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L’histoire de madame Sissoko, la patiente qui m’a donné envie de devenir médecin généraliste

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KALY77
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MessagePosté le: Jeu 6 Nov - 11:38 (2014) Sujet du message: L’histoire de madame Sissoko, la patiente qui m’a donné envie de devenir médecin généraliste Répondre en citant


Jaddo | Médecin généraliste  et bloggueusehttp://rue89.nouvelobs.com/2014/10/13/lhistoire-madame-sissoko-patiente-don…
http://rue89.nouvelobs.com/2014/10/13/lhistoire-madame-sissoko-patiente-don…En 2008, Madame Sissoko avait 60 ans, elle était diabétique et souffrait déjà d’un Alzheimer bien cogné. Jaddo, médecin généraliste et blogueuse, se souvient de cette rencontre.


Ça fait sept ans que j’ai envie de vous parler de Mme Sissoko. Plein de fois. Et puis je pouvais pas. Elle était trop vivante, elle venait trop de sortir de mon cabinet, ses enfants étaient trop présents, j’avais trop peur de la trahir.
Et en sept ans, du coup, j’ai engrangé pas mal de Mme Sissoko.

J’ai rencontré pour la première fois M. Sissoko la première semaine de mon début de remplacement chez le Dr Carotte.
 
Mettons en 2007, s’il faut situer.

J’avais eu envie de vous en parler parce que j’ai détesté immédiatement M. Sissoko. De toutes mes tripes. J’étais en retard, j’étais paniquée, j’étais pleine de couettes et de certitudes.

Il était venu entre deux rendez-vous, et je l’avais déjà détesté un peu. Il ne parlait pas du tout français, et je l’avais détesté encore plus. Il voulait une « feuilladent » et je n’en avais plus fini de le détester.

« C’est ma femme, la maison, l’a diabétique. La feuilladent !

– HEIN ? ?

– C’est la femme, la maison, la diabète, diabète ! Faut la feuilladent. »

Je vous jure que j’avais tout cherché. La feuille de soins ? ? La feuille de quoi ? Un clou de girofle ? ?

Je vous jure que j’avais tout essayé. J’avais demandé quinze fois, il avait répété quinze fois « la feuilladent ». J’avais montré des papiers, des feuilles de soins, des arrêts de travail, des feuilles A4. J’avais essayé de mimer un clou de girofle. Il répétait « la feuilladent, la feuilladent », et ma salle d’attente était une bouche trop pleine de dents et j’avais craqué.

J’avais fini par foutre M. Sissoko à la porte. Sans feuilladent. Déjà de une on vient pas entre deux sans rendez-vous, et en plus encore moins pour une personne qui n’est pas là, et si JAMAIS on vient entre deux sans rendez-vous pour une personne absente, on s’assure de parler français, merci monsieur, je ne peux rien faire pour vous.

La grosse affaire

Et puis j’ai fini par rencontrer Mme Sissoko. Amenée par son mari qui ne parlait pas français, ou par ses enfants qui parlaient un peu plus mais ne comprenaient pas grand-chose à ce que je racontais à l’époque.

Mettons en 2008, s’il faut situer.

Elle avait 60 ans, elle était diabétique déjà bien compliquée comme il faut, elle avait un Alzheimer déjà bien cogné.

Ses fils l’amenaient en fauteuil roulant parce qu’elle avait un pied de travers. Ils avaient bien compris que j’avais râlé qu’on fait pas une consultation comme ça pour une personne absente. Moi, je ne comprenais pas pourquoi elle avait un pied de travers comme ça. On aurait dit qu’elle s’était fait rouler dessus par un cheval. Son pied et sa jambe faisaient un angle improbable pas du tout prévu comme ça par Dieu. J’avais essayé de comprendre depuis quand, si elle s’était pogné la gueule, mais j’avais fini par renoncer. Elle avait un pied de travers depuis des années et c’était comme ça. D’ailleurs y venaient pas pour ça. Y venaient pour la feuilladent.

Au début, en 2008, son Alzheimer était juste bien avancé. Elle ne répondait pas aux questions, elle répétait les deux derniers mots de la dernière phrase prononcée en rigolant de tout son peu de dents. Elle me reconnaissait et disait « Docteur ! Docteur ! » en souriant tout ce qu’elle pouvait.

Je les détestais encore un peu

Comme elle était très grosse, c’était pas une sinécure pour ses gosses de la traîner jusqu’à devant mon bureau. Il fallait venir en fauteuil roulant jusqu’aux pieds de mon cabinet pas aux normes, la faire boitiller jusqu’à la salle d’attente, la faire asseoir (pas une mince affaire), la faire se relever quand était venu son tour (une grosse affaire), la faire cheminer en slalomant jusqu’à mon bureau pas aux normes, la faire se re-asseoir sur la bonne chaise alors qu’elle voulait tout tripoter comme le gamin de 3 ans de la consultation d’avant, l’empêcher de tamponner mon bureau avec le tampon posé sur le bureau, la faire se rerelever pour cheminer jusqu’à la salle d’examen (une très grosse affaire) et la faire enfin se hisser sur ma table d’examen en grimpant le petit marchepied de deux marches (une affaire obèse).

Moi, je restais un peu là les bras ballants à côté, genre je gère et je suis le médecin, je tends les bras au cas où elle se vautre (comme quand j’étais externe et que je devais rattraper des brancards) mais ils étaient tellement plus compétents que moi pour la faire se lever et marcher et grimper des marches. Parce qu’ils faisaient ça toute leur vie, vous comprenez. Alors que moi je la voyais entre un nourrisson de deux mois, une meuf de 30 ans avec une gastro et une diabétique de 50 ans alerte qui parlait bien français.

Bref elle montait sur la table et ça avait pris quatorze minutes pour la mener là, et ma salle d’attente était toujours pleine et je m’en voulais vaguement mais je les détestais encore un peu.

Et puis je faisais à peu près semblant de l’examiner, et puis je rédigeais la feuilladent, avec l’insuline et l’antihypertenseur et la statine, et puis je prenais la carte vitale avec la CMU [Couverture maladie universelle] et je leur disais voilà, bonne journée.

Monsieur Sissoko commençait à s’épuiser

Et puis j’ai fini par assez bien connaître Mme Sissoko. Ils venaient toujours au cabinet et encore aujourd’hui je me demande comment. Il fallait l’aide de trois autres personnes de la salle d’attente pour réussir à l’amener à moi. Et il y avait toujours au moins trois personnes pour aider. Son pied de Charcot (car c’était un pied de Charcot, point de cheval) ne s’arrangeait pas. Son carnet de dextros et son Alzheimer non plus. Elle ne parlait plus. Elle souriait.

On était en 2010, s’il faut situer.

Son mari commençait à s’épuiser un peu. Le boulot sur le chantier, laisser sa femme à la maison attachée au fauteuil, parce que sinon elle allait au frigo et mangeait tout (le fromage, la mayonnaise, les œufs, les yaourts, le beurre), obliger ses enfants à passer quand ils pouvaient le midi ou à la récré de 16 heures, c’était pas une vie.

Un infirmier passait trois fois par jour à la maison pour les insulines. Il fallait organiser un tour de garde pour lui ouvrir. Les tantes et les cousines s’étaient mises sur le coup. Je faisais la feuilladent pour les médicaments, la feuilladent pour le passage infirmier, je proposais des aides à la maison (peut-être, un peu ?), et voire un jour qui sait, une hospitalisation pour remettre les choses à plat et permettre aux gens de se reposer quelques jours. Mais ce n’était pas le moment.

Je passais la carte vitale en ALD [Affection de longue durée] parce que la CMU n’avait pas grand-chose à voir là-dedans, et je disais bonne journée.

Un peu plus tard, j’ai fini par vraiment bien connaître les Sissoko. J’ai arrêté de leur proposer des visites à domiciles qu’ils refusaient toujours. Ils venaient le jour même, à la bonne heure du bon rendez-vous, en ayant pris un peu de marge parce que c’était compliqué, en arrivant vingt minutes en avance mais c’était mieux que d’arriver en retard.

Mme Sissoko ne souriait presque plus. Elle avait le regard vide sur le mur derrière moi, la bouche atone, et des fois, elle partait d’un fou-rire comme un enfant sur un déclencheur mystérieux.

Je faisais des feuilladents à qui mieux mieux, je proposais des aides à la maison toujours refusées (« on s’arrange ») et je signais des feuilladents de lit médicalisé et de chaise percée. On était en 2011, s’il faut situer.

Ne devenez pas dément avant vos 70 ans

En 2012, s’il faut situer, on a quand même fini par se mettre d’accord que j’allais venir à domicile. Ça devenait ridicule.

M. Sissoko devenait vraiment fatigué. Il était passé à mi-temps, parce qu’il y avait beau avoir des cadenas sur les portes du frigo et des placards, ce n’était plus suffisant.

Il avait accepté enfin une hospitalisation de répit. (On dit « une hospitalisation de répit » quand on hospitalise quelqu’un pas tellement pour lui, mais surtout pour sa famille qui s’épuise et qui n’en peut plus.)

Ravie de pouvoir faire enfin quelque chose, j’avais promis à M. Sissoko une hospitalisation rapidement.

Et puis j’avais appelé les hôpitaux. La diabéto en voulait pas parce qu’elle était démente. Ils avaient pas le personnel pour.

La neuro en voulait pas parce qu’elle était diabétique. Ils avaient pas le personnel pour. La gériatrie en voulait pas parce qu’elle avait pas encore 70 ans. Ils avaient pas l’agrément pour. Personne, jamais.

Mes lapins, si je peux vous donner un seul conseil : ne devenez pas dément avant vos 70 ans.

« Mais ce n’est pas la procédure ! »

J’ai passé, au bas mot sans mentir, une petite centaine de coups de fil. Oui je sais elle est jeune. Oui je sais elle est démente. Oui je sais elle a un mal perforant plantaire. Personne, jamais.

Et puis un jour, le miracle. Je ne sais plus quel service me dit que oui, sur le principe, pourquoi pas. Qu’ils rappelleront dès qu’ils auront une place. Je donne mon numéro de portable perso, je donne le numéro de la famille, je donne le numéro de l’amie-voisine-de-la-famille qui parle super bien français.

Deux semaines plus tard, sans nouvelles, je rappelle.

« Ah bah oui on avait une place, mais ils ont pas rappelé.

– Mais… Vous aviez dit que vous appeliez ?

– Ah bah bon on a appelé mais c’était impossible de comprendre, son mari parle pas un mot de français !

– Mais… Mais déjà son mari parle TRÈS BIEN français (fluente que j’étais devenue en M. Sissoko) et ensuite je vous avais donné le numéro de sa voisine…

– Mais ce n’est pas la procédure ! »

On a un peu réussi à détourner la procédure, ça m’a valu vraiment beaucoup de temps en appels téléphoniques et surtout encore beaucoup plus de maîtrise de moi-même pour ne pas dire au téléphone :

« Ça y est ! On a trouvé une place ! J’ai eu VRAIMENT BEAUCOUP DE MAL ! Parce que vous savez, votre femme, PERSONNE EN VOULAIT ! »

J’étais si fière d’avoir réussi, et surtout si fière de ne pas dire à quel point j’étais fière.

Visite à domicile

Et puis Mme Sissoko est sortie d’hospitalisation, au bout de deux mois, comme c’était prévu. (J’ai reçu une lettre au bout de sept mois qui me racontait l’hospitalisation et qui me disait qu’au bout de deux mois, comme c’était prévu, on la renvoyait à la maison.)

J’ai reçu au bout de deux mois et deux jours un coup de fil de M. Sissoko qui m’annonçait que sa femme rentrait à la maison et qui me demandait de passer. Pour la première fois. Parce que jusque-là, on l’avait évoqué, mais je n’étais jamais vraiment venue à la maison.

15, rue Jeanne-d’Arc. En route.

Ce n’est pas si loin du cabinet. Tant mieux. J’essaie de me préparer mentalement à la violence de la visite à domicile. Aux odeurs, à la pauvreté, à la maladie, à la détresse.

J’arrive quand la fille de Mme Sissoko la fait lever de son lit médicalisé pour l’emmener au salon. Elle a 17 ans. Elle est radieuse. Elle sourit de toutes les dents blanches que sa mère n’a pas. Elle soutient tout le poids de sa mère qui rit aux anges, demi-pas après demi-pas, et elle est belle comme un orgasme simultané.

On dirait Shéhérazade en noire.

Elle s’excuse que son père ne soit pas encore là, en portant sa mère, centimètre par centimètre, le long du très long couloir qui mène de la chambre au salon. Elle sourit et elle est radieuse. Et l’appartement sent bon le propre et le repas de midi qui mijote.

On est en 2013, s’il faut situer.

On assoit Mme Sissoko au salon, qui se tourne immédiatement vers la télé qui diffuse « Un Cas de divorce » ou « Tribunal » ou en tout cas je ne sais quoi avec de mauvais acteurs qui jouent dans un mauvais tribunal.

Le père arrive bientôt. On discute. Le transit, ça va. Elle tousse toujours. Elle mange un peu trop mais comme on l’attache ça va mieux. Je lui demande s’il faut la feuilladent, il me dit que oui. Je la fais.

« Elle mange son fauteuil ? ? »

Visite à domicile. Mme Sissoko sort d’une hospitalisation pour sa quatrième pneumopathie de déglutition : comme elle est couchée la moitié du temps, elle avale de travers.

A l’hôpital, avec l’eau gélifiée (et un peu les antibiotiques), ça va tout de suite très mieux. Mais l’eau gélifiée, c’est pas remboursé par la sécu. Ni en CMU, ni en ALD. Alors Mme Sissoko n’en a pas, parce que ça coûte 6 euros par jour et que c’est pas possible. Du coup ça fait quatre hospitalisations de huit à douze jours en six mois, aux frais de la sécu, pour pneumopathies de déglutition. A pas loin de 900 euros la journée d’hospit. C’est vrai que c’est bien pensé.

On discute un peu parce que M. Sissoko est contrarié.

« Elle mange son fauteuil.

– Elle MANGE SON FAUTEUIL ? ? »

Je pense que j’ai dit ça comme M. Le Quesnoy dit « ILS SENTENT DE LA COLLE ? ».

Ouais, elle mange son fauteuil, il me confirme. Il commissure. Je commissure. On se regarde et on passe au fou rire. Intarissable. J’essuie une larme. Il en essuie une. Et puis deux. Il me dit :

« Y faut bien rire, si on peut pas pleurer. »

On est en 2013, s’il faut situer.

M. Sissoko a arrêté de travailler

Visite à domicile. Mme Sissoko ne quitte plus son lit. Le trajet du lit au fauteuil est devenu trop compliqué. Elle mange son fauteuil, et le lit, et le mur, et ses couches.

M. Sissoko a arrêté de travailler, parce que les sous qu’il payait pour l’auxiliaire de vie c’était encore plus que son salaire. Alors bon, tant qu’à faire. La fille revient du collège pendant qu’on règle les derniers détails de la feuilladent.

Le père et la tante se regardent, je sens que je gêne un peu mais qu’ils m’oublient vite, ils sortent de sous la table une espèce de faux sac en faux cuir avec un faux logo Chanel dessus. Ils lui tendent, et ses yeux s’illuminent, et Shéhérazade s’allume de l’intérieur. S’il était Dieu possible de s’illuminer encore plus. Elle est belle comme deux orgasmes simultanés. Elle serre le sac contre son cœur et c’est le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait. Elle vient d’avoir 18 ans.

On est en 2013, encore, s’il faut situer.

Au téléphone, on n’aurait pas pu pleurer

Et puis Mme Sissoko est morte. Au décours d’une énième hospitalisation pour une pneumopathie de déglutition, ou pour un mal perforant plantaire, je ne sais plus.

Je n’ai pas revu M. Sissoko depuis. Je ne suis pas son médecin traitant. Je lui ai fait une ordonnance, une fois, sur un coin de table pendant une visite parce qu’il me racontait entre deux un truc qui méritait une ordonnance ; une seule fois je lui ai fait une ordonnance et une lettre pour son médecin traitant à lui. Je ne l’ai pas appelé.

Parce qu’il a beau parler très bien français, au téléphone, sans l’avoir en face de moi, je n’aurais pas pu dire tout ce que j’aurais voulu lui dire. Parce qu’au téléphone on n’aurait pas pu pleurer et commissurer et rire, malgré tout.

De toute façon, même en face, tout ce que j’aurais voulu, je n’aurais pas pu lui dire.

De toute façon ça aurait été une connerie incommensurable de lui dire, parce que sa femme est morte et qu’il s’en fout bien que je suis devenue médecin généraliste grâce à lui.

Mettons en 2014, s’il faut situer.



_________________
Aimer les braves gens qui m'entourent, fuir les méchants, jouir du bien, supporter le mal, et me souvenir d'oublier, voilà mon optimisme.


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MessagePosté le: Jeu 6 Nov - 11:38 (2014) Sujet du message: Publicité

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